A chacun son acte. Emmanuelle Borgnis desbordes.

« Juste des mots, au seuil – de jours et de semaines – qui s’annoncent des plus diffciles … »

En direct du terrain. Quelques mots pour prendre la juste mesure de ce qui se passe.

 » Ballet d’hélicoptères, il faut renvoyer des malades en cours de guérison, pour en accueillir d’autres. Les appels au 15 sont très nombreux depuis 3 semaines. Ils doivent tous être pris au sérieux d’autant plus que l’on ne sait pas qu’elles sont les patients qui vont s’aggraver ou pas. Les tableaux aigus sont du jamais vu. L’aggravation peut être très rapide. Même les formes les plus graves, respiratoires des grippes, laissaient le temps de réagir.
Les procédures sont revues tous les jours au fur et à mesure de la diffusion, de la présence du virus et de l’arrivée des formes graves. 3 messages :
– cohésion plus que jamais des équipes au samu dans la difficulté. 
– inquiétude pour tous les autres malades qui ne solliciteraient pas comme à l’habitude une aide médicale
– et sinon Restez chez vous.
Dr Céline Farges, Le vendredi 27 mars 10 h 3O. 

« A chacun son acte »Emmanuelle Borgnis Desbordes [1]

 

En cette difficile période de pandémie, chacun est renvoyé à sa responsabilité de citoyen[2] dans le plus grand respect des professionnels de santé qui gèrent en première ligne la déferlante et contiennent comme ils le peuvent les effets déjà là d’un insidieux intrus. Il fallut un ordre – justifié – « restez chez vous ! » – pour que tous marchent au pas – enfin presque tous. Si l’heure est logiquement au confinement et à l’entrave de la pandémie, nous avons peut-être quelques uns un peu de temps pour lire, réfléchir et comprendre, nous qui ne sommes pas en première ligne à intervenir jour et nuit à l’hôpital ou dans les consultations médicales, à être sur le pont durant des heures inouïes de garde jusqu’à l’épuisement, à chercher des masques ou du gel hydro-alcoolique en pénurie dans le moindre recoin ; disons, à risquer sa vie. Ces professionnels font au mieux pour accueillir, prévenir et traiter – chacun de leur place – l’invité malfaisant et non moins actif prêt à vous faire la peau.

 

L’intrus

 

Nous sommes tous décidés – nous les confinés – à saluer les grandes manœuvres des soignants[3] et tous leurs petits arrangements avec la terrible réalité qui, comme chacun le sait, relève d’un Réel innommable… Réel tapis dans l’ombre prêt à vous bondir dessus. Et comme « on » ne sait pas… – « on » : prénom si malhonnête mais tellement d’actualité – on ne sait pas de quel côté il va nous tomber dessus, on s’informe, on se connecte, on se fait peur, on s’y met même à plusieurs en se passant des fakeinquiétants… on se dit bien que ça doit pas être vrai mais on ne peut pas s’empêcher d’aller voir et d’aller lire… on se terrorise à plusieurs… et puis on éclate de rire devant des vidéos ou des post hilarants. On passe de l’angoisse au rire sans réserve et même parfois sans point d’arrêt, sans respiration. Une fois cela réalisé, dans un automaton des plus surprenants, on met le tout dans un chacker, on secoue un bon coup et on voit ce qui en ressort ! Ce qui en ressort : en fait, pas vraiment mieux que la veille… pauvres confinés que nous sommes… débiles – en sens de la débilité mentale dont parlait Lacan en son temps pour qualifié l’inconscient. A 20 heures, on a rendez-vous : on sort au fenêtre et on applaudit les soignants à tout rompre : ça se justifie et on y tient ! Les enfants sont particulièrement actifs dans cet hommage et sortent même les casseroles pour faire encore plus de bruit : ils s’assurent plus que nul autre que le message est entendable et entendu !

 

Applaudir à tout rompre, pourquoi on ne le faisait pas avant cette pandémie ? Nous fallait-il ce temps de confinement pour comprendre ? Comprendre que la gestion bureaucratique des hôpitaux, du manque de moyens, de la tarification à l’acte des soins et de l’usage fait des soignants, était désastreuse ? Que la deshumanisation s’invitait déjà à tous les étages ? Nous fallait-il tout ce temps pour mesurer qu’il y avait – heureusement – derrière chaque soignant quelqu’un qui ré-humanisait les murs, faisait du lien et écoutait chaque patient. Les conditions de travail de nombreux soignants – et ne parlons même pas de la psychiatrie – étaient plus déjà que limites avant cette pandémie.

 

Pourquoi les revendications du monde médical étaient-elles si peu entendues ? L’heure n’est pas à la polémique. Osons espérer que l’après pandémie sera nouveau. Si les grandes manœuvres sont en route actuellement pour serrer le pire, il aura fallu un intruspour que chacun réalise que « tient c’est quand même pas mal d’avoir des professionnels de santé qui ont signés pour nous ! ». Qui se souciaient jusque là de leurs petits arrangements pour faire avec un existant précaire.

Osons espérer que cette épreuve fasse réveil et que se maintienne toujours vivace la reconnaissance de chacun de nous à ceux qui s’engagent jour après jour à accompagner nos petits désordres corporels qui, nous le savons, voilent bien souvent une toute autre préoccupation, éminemment humaine : être accueilli, être entendu et avoir eu l’occasion de dire.

 

Les « gens de médecine »[4] puisent depuis longtemps dans leurs réserves pour accueillir au plus juste les divers maux de leurs prochains. Avec ou sans le Covid, les soignants partaient, partent et partiront au front, jour après jour, décidés comme ils se sont engagés, sans jamais hésiter, osant à peine se plaindre. Aujourd’hui, ils s’avancent sans masques… droit vers l’insidieuse saleté qui pourrait bien les piquer de son venin.

 

Et si l’intrus venait faire réveil ?

 

Ce Réel vient se loger pour chacun au joint le plus intime du sentiment de la vie : un Réel qui joue sa partie et qui, en cette période, prend figure. Les effets de ce Covid sont désastreux : ils sont tout autant à prévenir qu’à traiter… Il reviendra à chacun d’en faire une expérience intime et de participer à la remise à l’heure de pendules qui depuis un moment semblaient s’être figées.

 

On se l’était dit pourtant en d’autres temps et en d’autres occasions : « Plus jamais ça ! » Osons le rapprochement : la rencontre du plus intime avec le plus Réel. Nous en avons aujourd’hui une nouvelle version.

 

Médecine et psychanalyse, les ressorts de l’acte

 

Tous les professionnels qui font choix d’accueillir des patients – de « prendre soin » au sens le plus noble qui soit – quelque soit le motif de la consultation, ne prennent pas toujours le temps de se poser la question de leur engagement – osons dire de leur acte. Les « gens de médecine » comme les psychanalystes prennent soin, et chacun s’engage dans son acte : un acte de soin.« La psychanalyse est un soin, ce n’est pas un soin médical mais c’est un soin ».[5] L’acte ne relève pas de la décision ou de la volonté. Il engage. Si l’heure est aujourd’hui à la contrainte généralisée, imposée, logique et nécessaire, comment pourrions-nous penserl’acte sans la contrainte ? Nous avons un peu de temps pour y réfléchir et nous autoriser à en dire quelques mots. Les soignants eux n’ont pas le choix en ce moment que de foncer. Nous, nous avons le devoir – un devoir éthique – de déplacer les lignes et de nous décentrer de nos petites préoccupations privées.

 

Psychanalystes, nous avons suspendus nos consultations en cabinet privé et nos activités afférentes, parce que citoyens et responsables. La psychanalyse – comme pratique, comme éthique – nous en avons fait l’épreuve, oui l’épreuve, dans notre être et dans notre corps. On ne revient pas d’un tel déplacement. Et parce que la psychanalyse a le devoir éthique et politique de rejoindre la subjectivité de son époque, elle a quelque chose à dire de ce qui fait les conditions humaines, de ce qui fait lien social et de ce qui relève du plus singulier. C’est en cela que la psychanalyse vise la déségrégation – et ce n’est pas un vain mot à l’heure contemporaine – s’oriente d’un « jamais tous pareils », agit au un par un. A partir de là, l’acte est toujours particulier et ne se propage pas comme une épidémie !

 

La psychanalyse nous enseigne sur les ressorts de l’acte, un acte qui engage chacun, un acte dont chacun, en certaines circonstances, s’autorise. « L’analyste ne s’autorise que de lui-même ».[6] En psychanalyse, l’acte ne s’autorise que d’un désir. Le désir ne se peut se confondre avec quelque décision ou quelque volonté ! Loin s’en faut. Il se déduit, éventuellement, au cas par cas, d’un parcours psychanalytique qu’un patient décidé a mené suffisamment loin pour qu’il s’autorise à s’engager à accompagner des patients à une expérience personnelle et inédite, qu’il fait choix d’envisager pour d’autres. L’acte ne peut se confondre avec quelque intervention ou quelque nécessité d’agir. Si en médecine, l’acte est rabattu sur l’intervention nécessaire, logique et curative, en psychanalyse, il se déduit du Sujet. L’acte ne se mesure que dans l’après-coup d’une position comme d’un désir.[7]Dans l’après-coup d’une intervention, d’une interprétation, d’une scansion dans le cours du processus d’association signifiante et des manœuvres transférentielles sous-jacentes, seul l’analysant peut dire si acte il y eu. Aussi, en psychanalyse, l’acte ne se décide pas, ne s’affirme pas, ne se protocolise pas. Il se déduit à partir des effets qu’il a pu produire, il déplace le Sujet.

 

Les « gens de médecine » ne mesure pas toujours que derrière leur mission soignante se joue une autre partie… pour eux, pour le patient. Au-delà de la guérison des signes cliniques de telle ou telle affection, au-delà du mieux-être que l’aide et les traitements peuvent lui procurer, au-delà de leur ponctuelle satisfaction, une rencontre a aussi lieu : une écoute est donnée, une inscription peut être même se rejoue –  l’inscription dans l’Autre du Symbolique et le traitement d’un Réel par le symptôme. Le patient s’attache toujours à l’accueil qui lui est fait et au transfert qui s’engage dans la rencontre. Et parce que chaque patient – quel que soit le motif de la consultation – est un être tout autant parlé que parlant – un humain en proie au langage – un être au prise avec un corps tout autant parlé que parlant – et « le corps devrait nous épater plus »[8] – se joue dans chaque rencontre une nouvelle possibilité de rapport à autrui, aux autres, à l’Autre et aux jouissances afférentes[9]. Si le terme d’acte est aujourd’hui largement usité dans le discours courant et dans les représentations communes, il engage bien plus qu’il n’y paraît.

 

Osons dire…

 

Nous mesurons actuellement que nous avons quitté l’instant de voir ce qu’un Réel insidieux peut produire quand il monte sur la scène et affole les foules. Nous sommes désormais dans un temps pour comprendre ce qui nous arrive : la réponse aussi angoissante soient-elles ne peut être que toute singulière même si menez par une volonté commune : éradiquer au plus vite cet insidieux virus. Viendra ensuite le moment pour conclure, les moments pour dire comment chacun à traversé l’épreuve sans jamais oublier à qui nous le devons. Chacun ressortira du confinement légitimement soulagé mais plus que jamais marqué. Osons dire que nous devrons en rester marqué parce que l’épreuve nous aura conduit au seuil, au seuil de ce qui fait toute l’humanité : il reviendra à chacun d’inventer à partir cette épreuve, de métaboliser la rencontre avec le Réel et d’en faire un gain de vie !

 

En ce 21 mars 2020, osons parler de « gain de vie » pour ceux qui auront la chance de passer à travers. Le décès de nombreux professionnels de santé qui n’ont pas hésité à foncer tout droit vers le pire nous font montre d’une éthique chevillée au corps. La psychanalyse a un devoir éthique et politique d’accompagner toutes les formes de sublimation à venir de chacun – soit soutenir le plus singulier – face à ce qui relève d’un trauma réel. Les productions singulières – sublimatoires comme symptomatiques -sont toujours des formations humaines [10] qui relèvent toujours d’un acte civilisateur…

[1] Psychanalyste, Membre de l’ECF et de l’AMP, Maitre de Conférences à l’université, Habilitée à Diriger des Recherches en Psychopathologie clinique à Rennes 2, Détachée à la Faculté de Médecine de Rennes 1, Groupe puls-médecine : https://www.pulsmedecine.com

[2] Aflalo A. « Un psychanalyste citoyen » in Revue de psychanalyse La Cause du désir, 100, 2018.

[3] « Clinique de l’urgence ; grandes manœuvres et petits arrangements » tel était le titre de nos 3èmes Rencontres Psychanalyse et Médecine le 5 juin prochain 2020, rencontres pensées et travaillées depuis plus d’un an dans ke Groupe de recherche clinique Puls-Médecine avec le soutien de l’Institut de la Mère et de l’Enfant du CHU de Rennes et la Faculté de médecine de Rennes 1.

Blog : https://www.pulsmedecine.com

[4] Leguil F. « Psychanalyse et gens de médecine » in Revue de psychanalyse en Belgique, Quarto, n° 91, pp. 41-48.

[5]La psychanalyse est un soin, ce n’est pas un soin médical mais c’est un soin” – François Leguil – vidéo sur Dora.news.

Lien : https://www.youtube.com/watch?v=Iu7SbmQLMvY

[6] Lacan J. (1967) “Proposition du 9 Octobre 1967…” in Autres Ecrits, Paris Seuil, p.308.

[7] Pas le désir de devenir ou de vouloir être analyste mais le « désir de l’analyste » telle que Lacan l’a formalisé.

[8] Lacan Jacques « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité » in Ecrits, Paris, Seuil, 1966

[9] Borgnis Desbordes Emmanuelle, Vers les 1ères rencontres Psychanalyse et Médecine, Printemps 2018.

Le Grand désordre dans les corps

[10] “Toute formation humaine a pour essence et non pour accident de réfreiner la jouissance” Jacques Lacan, “Allocution sur les psychoses de l’enfant”  in Autres Ecrits, Paris, Seuil, p. 364.