L’homme qui ne riait plus. Chantal Tanguy

« Juste des mots, au seuil – de jours et de semaines – qui s’annoncent des plus diffciles … »

En direct du terrain. Quelques mots pour prendre la juste mesure de ce qui se passe.
« Ballet d’hélicoptères, il faut renvoyer des malades en cours de guérison, pour en accueillir d’autres. Les appels au 15 sont très nombreux depuis 3 semaines. Ils doivent tous être pris au sérieux d’autant plus que l’on ne sait pas qu’elles sont les patients qui vont s’aggraver ou pas. Les tableaux aigus sont du jamais vu. L’aggravation peut être très rapide. Même les formes les plus graves, respiratoires des grippes, laissaient le temps de réagir.
Les procédures sont revues tous les jours au fur et à mesure de la diffusion, de la présence du virus et de l’arrivée des formes graves. 3 messages :
– cohésion plus que jamais des équipes au samu dans la difficulté. 
– inquiétude pour tous les autres malades qui ne solliciteraient pas comme à l’habitude une aide médicale
– et sinon Restez chez vous.
Dr Céline Farges, Le vendredi 27 mars 10 h 3O. 

L’homme qui ne riait plus. Chantal Tanguy.

 

Il y a de cela maintenant longtemps…C’était il y a deux semaines ! Les premières recommandations se mettaient en place, les restaurants et presque toutes les boutiques fermaient. C’était le début du confinement, d’une mise à l’abri, chez nous. Pour nous. Pour les autres.

Il est 17h. Mon chien attend que je sorte. Il est l’heure. J’enfile ma veste, vérifie que je suis bien en possession de mon autorisation et me dirige vers le canal de l’Ille et Rance. Il fait bon. Les petites feuilles des arbres explosent d’un vert tendre. La nature, sort de son long sommeil. Les oiseaux que nous n’entendions plus s’en donnent à cœur joie. La vie ! L’eau du canal, tranquille, apaisante. Je me laisse partir dans la rêverie, les yeux posés sur le canal et je voyage…

L’eau, toujours, mais cette fois-ci, une vague. Pas n’importe laquelle, celle de Nazaré au Portugal. Je ne la connais que grâce à internet et aux surfeurs du monde entier qui la guettent. Cette vague gigantesque, venue du fond des mers est extraordinaire. Tel un monstre marin, elle se soulève, monte encore et encore et s’enroule avant de retourner dans les profondeurs d’où elle ressortira lorsqu’elle le décidera. Cette vague hypnotise, fascine le profane et réveille le surfeur, le tire de son lit, le met en mouvement.

Ce n’est pas de cette vague dont il est question aujourd’hui mais d’une autre que nul n’attendait et qu’à ce jour le monde tente de parer. Cette vague avance sans bruit. Ce n’est pas habituel. Lorsqu’il y a un cyclone dans les tropiques le monde s’arrête peu de temps avant. Les oiseaux demeurent silencieux, les insectes aussi. Le vent. Comme s’il devait prendre une grande inspiration avant de se libérer de ce trop, le vent suspend son souffle, se retient. La nature se tait, se prépare. Chacun guette.

La vague attendue n’est pas celle des éléments. Dehors tout bruisse, se réveille, se déplie, s’étire bruyamment presque. Nous sommes à l’arrêt. Tous ? Non ! Nombreux sommes-nous à l’arrêt afin de permettre à ce « pas-tous » à l’abri chez nous de se préparer à faire face à cette vague. Ce temps suspendu, silencieux nous offre la possibilité d’écouter et d’entendre ce que nous n’entendions plus. Entendre la vie.
« Pas-tous » à pouvoir entendre ce murmure. Dehors se prépare une tempête. Une lutte ? Une guerre ? Quel est le meilleur signifiant ? Je ne sais que répondre. Un face à face auquel tous mes amis, collègues de l’hôpital, soignants – ces « pas-tous à la maison » – se préparent. Et toujours devant les eaux paisibles du canal, c’est à un roman de Victor Hugo que j’ai pensé « L’homme qui rit »[1]. Titre ironique lorsque l’on connait l’ouvrage. L’homme qui rit, ne riait pas, l’homme du coronavirus non plus. Il a en face de lui, un virus, je ne sais s’il est le roi des virus ou s’il est tout simplement roi, un roi. Ce que nous savons de lui, c’est sa puissance car nous ne le connaissons pas, nous ne savons pas l’éviter si ce n’est par le confinement. En face d’un pur Réel !

Les soignants se préparent à affronter La Grande Sauvage[2], ainsi nommée par Victor Hugo dans « L’homme qui rit ». Tempête, reine des tempêtes à coup sûr ! Pour y parer, chacun prend sa place, son poste prêt à accueillir les patients en nombre et au un par un. Ce face à face  n’est pas juste. Ce n’est pas un combat égal. Le navire. Non, cette « Ourque » dans laquelle toutes les équipes sont engagées a été secouée, ballotée, voire abandonnée. Mais devant la grande sauvage, l’équipage engagé à bord n’a plus de temps. L’ouragan programmé, attendu « comme un bourreau pressé »[3] a déjà fait des ravages chez nos amis chinois, italiens.

Plusieurs jours ont passé depuis. La Furieuse avance à bas bruit, laissant sur son passage tristesse et désolation. La lutte a commencé. Les équipes soignantes sont plus que jamais présentes, livrant un combat acharné : une lutte contre Chronos, une course pour la vie.

Cela peut sembler curieux d’être acteur en ne faisant « rien », en écoutant tout simplement les consignes : « Restez chez vous ! ». Suivre cette prescription est un acte. Nous ne sommes pas encore prêts à la rencontre avec ce virus. Alors, dans ce climat d’urgence où les grandes manœuvres sont en cours, un par un, respectons cette mise à l’abri.

 

[1] Hugo V., L’Homme qui Rit, 1868, Gallimard Folio Classique, 2002

[2] Ibid, p.171

[3] Ibid