Groupe de recherche clinique Pulsmédecine.
Année 2024-25. #Puls 6
« Point(s) d’impasse en médecine : puberté, anorexie, PMA, endométriose »
La science avance, vite. Se rapprochant toujours plus d’une discipline scientifique, la pratique médicale tend à répondre – en toute logique – à toutes les impasses qu’elle rencontre, avec efficacité et sans attendre : urgence à traiter, réparer, guérir. Appliquée à la médecine, la science tend à négliger[1] la part toute subjective pourtant toujours incluse dans les atteintes médicales – soit à évacuer la dimension humaine qui pourtant ne cesse de jouer sa partie en coulisse. Ce qui est bien trop souvent occulté est le fait que la rencontre – quels que soient les motifs qui la provoquent – change le sujet, parfois même le produit.
Les travaux de Pulsmédecine se situent là, au carrefour du corps et du langage parce que d’une part, le corps est toujours pris aux mots[2] et que d’autre part, seule la rencontre avec l’expérience peut en rendre compte. Pulsmédecine donne la parole aux « gens de médecine » [3] afin qu’ils témoignent de leur rencontre clinique et de leur engagement tout particulier. En effet, le désir de chaque professionnel de santé – au-delà de sa fonction – est toujours convoqué dans une rencontre, qu’il le prenne en compte ou pas. Et les effets ne se font jamais attendre. Quelles que soient les contraintes, et les entraves rencontrées, la question de l’engagement et de l’autorisation que le professionnel se donne à miser sur la rencontre est toujours d’actualité. Si la médecine peut s’enseigner de la science, il revient à chaque médecin d’en avoir un usage singulier.
« Que ce soit en psychanalyse ou en médecine, celui qui s’autorise d’une pratique engage par son acte même sa responsabilité » [4]
Si la médecine accueille les demandes qui lui sont faites, dotée des moyens scientifiques et techniques pour y répondre, les professionnels de santé témoignent de plus en plus de l’urgence dans laquelle ils sont pris ; leurs interventions au dernier colloque Pulsmédecine #puls5 sur l’urgence en Juin 2023 en ont témoigné.[5] Nous y avons entendu les signes de l’époque – tyrannie de la demande, exigence de rapidité de la réponse, déni de l’altérité – et leurs effets dans la clinique particulièrement dans le domaine du soin. Les professionnels de soin ont pu dire que le diktat de l’urgence [6]les pressurisait de plus en plus et qu’ils se sentaient de plus en plus soumis : soumis à des injonctions, institutionnelles et administratives de plus en plus accrues mais aussi soumis à des demandes, voire des commandes, de patients qu’ils éprouvaient comme de plus en plus exigeantes ; ils ont de plus en plus de mal à les réfréner.[7] Pris dans ce bain, les professionnels de santé ne s’autorisent pas toujours à exercer autrement. Soumis à une version plutôt féroce du surmoi,[8] ils ne prennent plus en compte la part toute subjective incluse dans la demande et dans le symptôme.
Les avancées de la science ne cessent d’impacter la médecine. Le champ de la médecine est aujourd’hui convoqué sur des questions de société, sollicité par des sujets qui réclament aux médecins de répondre à des demandes toujours plus spécifiques – ce qui bouleverse le paysage médical et les repères classiques : pour exemple des demandes de transformation de corps, d’accès à de nouvelles techniques de procréation, d’adaptation hormonale aux nouvelles identités de genre, d’interventions nouvelles en matière de contraception masculine…etc. Nombreuses demandes suivent également un mouvement général de « dépathologisation » qui nie de plus en plus la part subjective. Aujourd’hui les faits, les gestes, les comportements sont survalorisés,[9] ne cessent d’être interprétés à tout va et appellent à résolution rapide sans interrogation sur leurs ressorts. Pulsmédecine interprète ce mouvement de l’époque pour mieux accompagner ces changements de paradigme de la médecine.
Les semblants médicaux sur lesquelles s’appuient les soignants ne cessent de vaciller.
Si ces avancées permettent des améliorations notables quant aux diagnostics, aux prises en charge et aux traitements des maladies, la prise en compte du sujet est bien souvent négligée : négligence du sujet, de ses inventions, de son montage, de son altérité constituante, de son rapport à l’inconscient.
Le symptôme, appréhendé comme dysfonctionnement, pousse la médecine dans une quête effrénée à la résolution et à la guérison. En toute logique, les patients font donc appel à une médecine supposée avoir les moyens de répondre, de comprendre et de traiter le moindre de leurs symptômes. Mais ces appels à la médecine, aussi singuliers soient-ils, ne sont pas toujours pris dans les rets de la demande et ne sont bien souvent que subordonnés au besoin[10] – pris dans ce grand mouvement actuel d’obtention rapide de satisfaction… Aussi, aujourd’hui la médecine doit répondre à toutes les impasses et satisfaire tous les besoins.[11] Or, à négliger le sujet, les effets ne se font pas longtemps attendre et mettent rapidement les soignants face à des impasses : absence d’étiologie médicale pour lire tel ou tel symptôme, désorientation des médecins devant les ressorts de certaines demandes, interrogation quant à la part subjective en jeu derrière telle ou telle maladie, résistances aux traitements et à la guérison. Pulsmédecine met au travail dans ses « ateliers cliniques » et ses colloques ce qui fait impasse.
Mais la médecine reçoit aussi de plus en plus de patients dont la fixité des symptômes et/ou de la maladie fait signe d’un décrochage de tout lien social et d’un corps déserté de ce qui le rend vivant ; aucune demande, aucun appel, aucune plainte.
Pulsmédecine a toujours mis au travail cette hypothèse que les demandes faites à la médecine sont souvent motivées par la quête d’un lieu pour dire là où les patients manquent de garantie d’un accueil possible à ce qui leur arrive.
Ces demandes adressées aux soignants ne sont-elles pas l’indice de sujets à la recherche d’un transfert ? [12]
Cette année Pulsmédecine revient sur ce qui fait corps, donne consistance au corps et s’éprouve comme corps en s’appuyant sur les point(s) d’impasse rencontrés dans la clinique de l’anorexie, la clinique de la PMA ou encore la clinique de tous ces accidents dans le processus de procréation (stérilité, endométriose…). Dans ces cliniques, la question du corps dans son rapport au féminin est particulièrement convoquée peut-être parce qu’elle touche particulièrement à la question d’un joint intime entre corps et langage. Seules des conditions désirantes, une dialectique propice à les soutenir, insufflant un temps de comprendre – trop souvent mis à mal[13] – peuvent permettre d’approcher le montage symptomatique, ses ressorts et viser un déplacement subjectif. François Ansermet propose de penser l’origine « en devenir » : « un devenir qui ne se réduit pas à ses conditions d’origine mais qui comporte l’invention de chacun ».[14] Quitter le champ du déterminisme biologique, de l’anatomie et de la quête d’homéostasie pour approcher les inventions et ‘formations humaines’, c’est prendre en compte la coupure langagière qui fait qu’un sujet n’est pas tout à fait lui-même, que le corps n’est pas tout à fait le sien et que ses symptômes sont parfois sa seule voie d’entrée pour la signifier – soit approcher ce qu’il y a de plus réel. Lacan parle de « la butée logique de ce qui s’énonce […] comme impossible. C’est de là, précise-t-il, que le réel surgit ».[15] C’est de là, que les inventions, les « formations humaines » ont chance de surgir – sinon ce qui relève du réel se répétera, se reproduira.
Les point(s) d’impasse rencontrés en médecine nous signifie l’ouverture à de l’inédit qui mérite attention et invention.
Au carrefour de la médecine et de la psychanalyse, les « ateliers cliniques » de Pulsmédecine misent et œuvrent à l’élaboration de la clinique – une clinique en prise directe avec l’époque – l’explicitation conceptuelle et l’invention de modalités de rencontre possible – qui vise toujours à la production de nouveau – peut-être même à la production d’un sujet. Points de rencontres, d’élaboration et de transmission, les « ateliers cliniques » sont de véritables laboratoires pour ceux qui font le choix de s’autoriser à présenter des situations cliniques traversées d’impasses, interrogeant en toute logique leur acte et le désir qui le conditionne.
Parce que la médecine n’échappe pas aux nouveaux idéaux de l’époque et à son cortège de dénis et que la psychanalyse en sait quelque chose de l’égarement que produit la jouissance[16] quand l’altérité est niée voire déniée, elles devaient se rencontrer pour inventer. Il y a là un enjeu éthique pour notre temps.
Plusieurs rendez-vous nous attendent. Nous ne manquerons pas de vous en informer via notre Newsletter https://www.pulsmedecine.com/sinscrire/
Toutes les informations sur nos travaux sont consultables sur le Blog de Pulsmédecine https://www.pulsmedecine.com
Vous pourrez trouver cette année les nouvelles créations de notre ami Bernard Ellert qui nous accompagne depuis nombreuses années https://bernardellert.com/
[1] Cette « négligence » peut aller jusqu’à la « forclusion » du sujet.
[2] Bonnaud H. Le corps pris aux mots – Ce qu’il dit, ce qu’il veut, Paris, Navarin, 2015.
[3] Leguil F. « Psychanalyse et gens de médecine », Revue Quarto, « Les organe du corps dans la perspective psychanalytique », 91, 2007.
[4] Cf. Revue internationale de psychanalyse, Mental « Les maladies de la médecine », 47, 2023.
[5] 4èmes rencontres Pulsmédecine #Puls4 « L’urgence, la solitude et l’administration du soin » en présence des Docteurs François Leguil et Frank Rollier, Faculté de droit, Rennes Juin 2023. Cf. Argument du colloque consultable sur le Blog de Pulsmédecine
[6] Cf. Argument du colloque, propos de François Leguil (extime de Pulsmédecine)
[7] « L’idéal apparaît toujours présent dans son exigence mais ne traite plus la jouissance » (Miller J-A) – Cf. Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse à l’université Paris 8, cours du 4 décembre 1996, inédit.
[8] Cf. Revue internationale de psychanalyse, Mental « La gourmandise du surmoi », 48, 2024.
[9] Cf. Thème de la prochaine journée du 8 février 2025 « Question d’Ecole – TND, TSA, DYS, TDAH » organisée par l’Ecole de la Cause freudienne, Paris.
[10] « Le désir s’ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin » avance Lacan dans « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 814.
[11] Cf. Lacan Web TV, Studio Lacan « Vivre sans » M. Pingeot et F. « Vertiges technologiques » F. Ansermet, Émission 103, 11 janvier 2025, en ligne via YouTube.
[12] Au colloque #Puls 5, nous l’avons appelé « faire du deux. »
[13] https://www.pulsmedecine.com/largument-puls4/
[14] Cf. Ansermet F. « L’origine à venir », Paris, Odile Jacob, 2023
[15] Lacan J., Le Séminaire Livre XVII, « L’envers de la psychanalyse », Paris, Seuil, 1991, p. 143
[16] « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés » Lacan J. (1973) Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 534.


